Yayoi Kusama : l'obsession des pois
La Japonaise Yayoi Kusama, artiste connue comme la "reine des pois", est morte à l'âge de 97 ans, comme indiqué par un communiqué de sa société. Elle a peint des pois pendant soixante-dix ans, une discipline née de ses hallucinations. Ce rapport au motif, patient et concret, c'est le terrain de jeu d'une classe prépa art.
Le pois est né d'une hallucination
Kusama voyait des points depuis l'enfance. Des champs de pois sur les murs, jusque sur ses propres mains. Elle racontait en 2017 qu'elle avait toujours ces visions (à 88 ans, donc). Recouvrir le motif partout, c'était une façon de reprendre la main sur cette maladie qui la rongeait.
De là vient le motif all-over : aucun centre, aucune bordure, la surface entière saturée d'un seul mouvement. Elle appelait horror vacui cette nécessité de ne laisser aucun vide dans ces oeuvres. Regarder longtemps une de ces toiles, comprendre pourquoi l'œil n'y trouve aucun repos, c'est déjà le travail d'un étudiant en prépa art, capable d'une sensibilité artistique.
Soixante-dix ans de décisions à la main
Derrière l'image virale, il y a un travail lent. Kusama a étudié la peinture à l'université municipale des arts de Kyoto, puis a passé sa vie à répéter le même signe jusqu'à en faire une langue, la sérialité. Chaque toile tranche sur la densité des points et sur l'endroit exact où le filet se resserre.
Un de ces filets, Untitled (Nets) peint en 1959, s'est vendu 10,5 millions de dollars en 2022. La valeur tient à la constance du geste sur des mètres carrés, sans un décrochage de rythme. En volume, elle a tenu la même exigence avec ses Accumulations, ces formes molles cousues et entassées jusqu'à saturer l'objet. Cette endurance de l'œil et de la main, on la construit en prépa art, bien avant toute spécialisation. C'est le socle que défend Studio M, l'école d'art à Rennes.
Sa place dans le monde de l'art
Elle a aussi le talent de sortir l'art du cadre. À la Biennale de Venise en 1966, sans invitation, elle éparpille 1500 sphères miroir sur la pelouse et les vend deux dollars pièce, jusqu'à ce que l'organisation l'arrête. Le geste est moqué sur le marché de l'art mais salué pour son ingéniosité. Plus tard, l'installation immersive fait entrer le visiteur à l'intérieur de l'œuvre, une forme qu'elle a poussée bien avant qu'elle devienne la norme des grands musées.
Le fond de tout ça reste intime. Kusama a pris ses hallucinations, une douleur, et en a fait une œuvre que des millions de gens reconnaissent au premier coup d'œil. Recouvrir un corps ou une pièce de pois jusqu'à en dissoudre les contours, elle appelait ça l'auto-oblitération. Regarder une œuvre pareille et saisir comment elle agit sur l'œil, c'est déjà le regard qu'on affûte en prépa art.
L'Infinity Room arrive à la fin
Les Infinity Mirror Rooms, ces salles de miroirs et de LED où le public entre pour s'y perdre, ont attiré des millions de visiteurs. L'installation immersive n'a de force que si l'œil qui l'a composée sait déjà où placer la lumière et le vide. Ce sens de l'espace et de la lumière, on le pose bien avant, en prépa art.
Le Stedelijk Museum d'Amsterdam lui consacre une rétrospective devenue hommage posthume, du 11 septembre 2026 au 17 janvier 2027, l'occasion de voir en vrai comment des pois ont changé le regard sur l'art.
Kusama a peint jusqu'à ses derniers jours, dans un atelier installé en face de l'hôpital psychiatrique où elle vivait depuis les années 1970. C'est ça, l'obsession du pois : une main qui n'a jamais lâché. Pour lui rendre hommage autrement qu'avec un selfie, va voir une de ses toiles en vrai et regarde combien de temps ton œil met à décrocher.